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Blanc comme la neige

Premier jour, Dublin...

le 29/12/2004 à 13h50
Ce lundi 27 décembre, à cinq heures du matin, Océane Myrtel dormait profondément, lorsque le téléphone sonna longuement.
Elle fit la sourde oreille tant qu'elle put et, la tête sous l'oreiller, compta malgré elle les sonneries. A la douzième, elle bondit, furieuse et alla décrocher. A l'autre bout du fil, une voix masculine inconnue, légèrement brouillée:
"Il y eut un soir, il y eut un matin... Tu sais compter, ma belle? alors compte. Il reste six jours."
On avait déjà raccroché. Océane, ensomeillée, se massa doucement le cou, tandis que l'appareil bipait encore à son oreille. un emmerdeur. Elle se recoucha et enfouit son visage dans l'oreiller. Au bout d'un quart d'heure elle renonça à retrouver le sommeil. Elle abandonna le lit tiède et avala lentement un bol de Rice Crispies avec du lait. Le jour n'était pas encore levé qu'un rigolo l'arrachait au sommeil du matin. Machinalement, elle jeta un coup d'oeil sur le calendrier. C'était lundi. Dans six jours, on serait dimanche. Et alors?
Elle passa la main dans ses cheveux blonds. Il était six heures. A cause de cet abruti, elle avait une confortable avance sur sa journée. Elle s'habilla chaudement et chaussa ses bottes noires.
Le ciel s'éclarait à peine quand elle quitta le studio pour se rendre à Trinity College, où elle était étudiante en histoire. La Kenmare Place se perdait dans un brouillard léger.
Pour ceux qui la connaissait bien, Océane Myrtel était une jeune fille souriante et charmante, simple et naturelle, même si parfois un peu trop insouciante.
Elle était célibataire et avait un chat: Pinceau. Océane était âgée de 20 ans et était passionnée par l'Histoire et les voyages.
Quand cette histoire de fou lui tomba dessus, elle crut d'abord que la meilleure chose à faire était de s'en remettre aux instances officielles, surtout que ça n'avait pas l'air bien méchant.
Elle oublia l'incident, et sur le coup de midi, elle décida d'aller déjeuner au restaurant "the Mermaid", dont elle avait fait sa cantine depuis qu'une certaine Chrystal, précédement mannequin, l'avait racheté et rénové six mois auparavant.

~~Et d'un~~

le 29/12/2004 à 15h16
~~Il a garé sa voiture à deux pas de là. Une voiture grise. Ou bien c'est la nuit tombée qui ruisselle, métallique, sur la carrosserie. Il est resté immobile dans l'habitacle pendant une demi-heure. Il a l'habitude d'attendre.
Un homme âgé est arrivé, face à lui, de la démarche ballante de ceux qui manquent de souffle. Sur le perron du numéro 10, il a marqué une pause, a fouillé ses poches, s'est retourné dans la rue comme pour l'interroger. Puis il a trouvé sa clé. La porte vitrée s'est refermée sur lui.
Quelque chose s'est brisé à l'étage (des assiettes?), une femme est passée derrière une fenêtre au second. De sa voiture il a vu la lumière de la cage d'escalier s'éteindre. Le mieux, c'est de patienter encore une dizaine de minutes pour être sûr.
Un gamin a traversé le square avec un colley, un couple a couru vers un taxi, un autre chien, seul et maigre, a uriné contre une poubelle et une bourrasque a dévié son jet.
Personne ne l'a vu, il sait comment se fondre dans l'environnement.
A vingt heure, il est sorti de la voiture, côté trottoir, une mallette volumineuse à la main. Il a sonné, l'interphone a grésillé, il s'est présenté. La porte s'est ouverte sur un escalier de pierre.
Parfait.
Rapidement, il est monté au premier, la porte est entrebâillée: une attention charmante. Il est entré dans le lumière safranée du salon et le petit homme lui a dit "Bonsoir docteur", en se levant avec précaution. Le médecin a ouvert sa mallette, tout en repérant la prise de courant la plus proche.
Il faudra débrancher la radio.
- Le docteur Callaghan n'était pas disponible? a demandé le vieux.
Alors, l'autre a mis dans sa réponse la douceur du miel d'acacia et dans ses yeux l'assurance moelleuse des médecins:
- Ne vous inquiétez pas, monsieur Myrtelle, c'est pareil. Un petit contrôle, il n'y en a que pour cinq minutes.
De sa mallette noire il a sorti un électrocardiographe, un transformateur, des électrodes, et des gants de latex qui ont claqué sur ses poignets. L'homme a sursauté.
- Pardon, s'est excusé le visiteur, voulez-vous bien ouvrir votre chemise?
Le malade a l'habitude de cet examen, mais il est lent. Ne pas s'impatienter surtout, Ne le toucher que si c'est nécessaire.
En une minute l'installation est prête: deux électrodes sont fixées sous le sein gauche et une autre sous le plexus. Le cardiographe connecté au transformateur.
- Juste une minute et ce sera fini. Détendez vous.
Il règle l'intensité, le potentiomètre s'aligne sur 5000.
La décharge a soulevé le vieux de son fauteuil. Quelques secondes ont suffit.
A sa montre il est vingt heures quinze. Le vieux n'a plus de pouls, un peu de sang noir lui coule du nez, il l'essuie.Puis il allume un petit cigare, le fait rougir, tire une bouffée et, fermement, marque les poignets du vieux au bout incandescent.
Au dessus, un couple s'engueule dans le vacarme de la télévision.
Parfait. Et d'un. ~~

...

le 30/12/2004 à 09h07
Chrystal, tout juste la vingtaine, grande, brune et svelte, menait son affaire avec un étrange mélange de fermeté et de jovialité, ce qui en faisait la commerçante la plus appréciée de Kenmare Place.
- Alors Océane tu as perdu ta langue? A quoi tu rêves ce midi? A un voyage en Patagonie? Tu veux manger un morceau?
- Hmm? pardon Chrys... quel est le plat du jour?
- Ton plat préféré: Poulet Basquaise. T'as un souci?
- Non, juste que j'ai reçu un appel anonyme ce matin chez moi. Un abruti qui m'a tiré du lit vers 5h ce matin.
- Y'en a tu sais des mecs qui savent pas quoi faire. C'est rien ça. Tu as eu peur?
- Honnêtement, non. Mais c'était quand même bizarre et ça m'a mise d'une humeur massacrante!
- Bah c'est surement un ptit emmerdeur qui s'amuse, c'est pas le premier. T'en fais pas. Allez, le plat du jour et la cuvée de la patronne?
- Dac, je prends le journal en apéro.
- Vas-y ya une surprise, Mademoiselle vous êtes à la Une!
Hilare, Chrystal tendit le Times à Océane. Sa photo trônait en première page, à côté de celle du maire. Un article flatteur relatait un de ses exploits, qu'elle avait tenu à taire, fidèle à sa modestie naturelle. Elle avait pourtant bien découvert ce collier de Cléopâtre lors de son expédition en Egypte.
Pour Chrystal c'était un honneur de recevoir dans son bistrot des personnages de qualité, comme elle aimait le dire. Océane se serait bien passée de cette affaire, d'autant plus que la journaliste en faisait des tonnes.
En tous cas le poulet était un délice. La pluie avait repris. Océane avait oublié sa fatigue, le thé était un délice comme d'habitude. Elle tourna les pages du journal. Tout à coup, dans une colonne de brèves, son nom lui sauta aux yeux une seconde fois.
L'article était très court, mais précis: il relatait la disparition d'un homme âgé d'une cinquantaine d'années. Ce dernier avait mystérieusement quitté son domicile, sans prendre la peine de se couvrir ni de se chausser selon les premières constatations de la police. Il n'avait pas touché à son repas, la lumière et la télévision étaient encore allumées. C'est pourquoi la police doutait d'un départ volontaire. L'enquête suivait son cours. La surprise, c'était que l'homme s'appelait Mirtel, Myrtel avec i à la place de y.

~~Et de deux~~

le 30/12/2004 à 09h07
~~ Ca va aller, il me faut un peu plus de temps mais ça va aller. Je suis un chasseur après tout, c'est dans ma nature. Il faut du temps pour apprendre l'affût. Maintenant je sais comment faire. Et puis Dieu me guide. Quelque chose (quelqu'un?) me pousse. Parfois ça me pousse tellement fort que j'ai du mal à respirer. C'est comme si je m'élançais pour un saut au dessus du vide, avec la trouille au ventre, et un taux d'adrénaline à me faire péter la cafetière. Il ne faudrait pas que je claque avant d'avoir accompli le cycle complet. Alors je suis prudent. Je reste à couvert...et je les cherche.
Il n'a pas trop souffert, je l'ai eu par surprise. La tension était telle que son pacemaker a grillée en quelques secondes.
Je l'ai laissé finir de roussir tout seul. C'est le premier, j'ai pas encore la tête froide. Pourtant je dois le faire, il est temps que le cycle s'accomplisse. C'est écrit Noir sur Blanc dans le Livre. Qu'il soit foudroyé, et que Sa Lumière l'aveugle.
Je me sens mieux maintenant...

La journée a été belle et froide. La nuit le sera aussi. Rien de mieux pour la conservation des corps. Rigor Mortis. Raidit dans la mort, Durcit par la peur.
C'est si tranquille la campagne en automne. Il suffit de quitter les chemins, d'entrer dans un bois pour être en paix. On pourrait se perdre dans Epping Forest. Lui il la connait par coeur. Et la forêt le connait, cet homme qui marche avec une bêche sur l'épaule.
Le trou est profond, quatre-vingt centimètres peut être. Cela suffira. Creuser n'est pas le plus difficile, la terre est meuble. De temps en temps il observe le corps appuyé sur le tronc d'un arbre. Il est encore sous l'effet de l'anesthésique, mais sous ses paupières à demi-closes, ses yeux cherchent un appui, ses jambes tremblent. Le trou est prêt. Quand il l'a extrait de la housse, l'autre a commencé à reprendre connaissance. Il hume l'air de la forêt. L'homme entravée s'éveille, s'agite. Il ne porte qu'un pantalon de pyjama.
- Bonjour Monsieur Mirtel. Vous vous êtes endormi? Je sais combien vous avez besoin de repos en ce moment. Vous allez être gâté: rien de tel qu'un petit séjour à la campagne, dans la nature, pour se détendre.
L'autre s'affole et souffle, jette ses jambes dans les siennes. Il faut qu'il l'assomme, le coup est dur, il sait cogner. Il peut allumer son cigare, sans hâte, en tirer quelques bouffées. Puis il s'assied sur le corps inerte, l'écrase de tout son poids et, d'une main sûre, marque les poignets d'une brûlure pronfonde. Le cri est long, muselé. Quand il le retourne d'un coup de pied, il voit sa figure sale et sa terreur. Alors il le relève:
- Tu me reconnais? Non? Pas grave. Tu vas pouvoir réfléchir un peu. Mais fais vite...
Avant de le pousser dans le trou, il a vérifié qu'il respirait encore. Puis il a tassé la terre, replacé les mottes et les feuilles.
Et de deux~~

Deuxième jour.

le 31/12/2004 à 08h38
Le 28 décembre, à cinq heures du matin, le téléphone réveilla Océane. Elle laissa sonner plusieurs fois, attendant que l'importun se lasse. Ce fut sans effet.
- Six plus un font sept. Il y eut un soir, il y eut un matin. Si tu comptes bien ma belle, il te reste cinq jours.
La ligne fut coupée avant même qu'elle ait pu répliquer. Océane se mit à réfléchir, passant mentalement en revue ses copains ou copines capables d'une telle farce aussi nulle. Joey? David? Le message était bref, court, sec, manifestement répétitif. Et cette façon de lui dire "ma belle" l'exaspérait au plus haut point! Elle était sûre de ne pas connaître ce type. Si ce taré continuait son jeu, il lui donnerait forcément de ses nouvelles, et alors elle ne le raterait pas. Irritée, Océane enclencha la touche d'enregistrement des conversations au cas où, et se promit de porter plainte si besoin.
La cueillir à froid, si tôt, alors que la nuit pâlissait à peine à l'est, c'était la meilleure façon de la mettre de mauvais poil. Elle s'habilla vite, redoutant d'affronter l'humidité de cette fin d'année, la météo annonçait -5degrés pour la journée...vive le verglas!
Sa jambe gauche était coincée dans son pantalon lorsque le téléphone retentit à nouveau. Elle sursauta, sautilla bêtement vers l'appareil, et s'affala sur le sol. Sa tête cogna contre l'angle du mur. Le répondeur s'enclencha et une voix se grava sur la bande:
- Il y eut un soir, il y eut un matin... Compte, il reste cinq jours.
Ce type commençait à l'agacer furieusement. Cinq jours. Cinq jours avant quoi? Abruti! Qu'y avait-t-il dans cinq jours qui vaille une plaisanterie aussi aburde? Et s'il n'y avait rien, que cherchait cet allumé?
Ce mardi commençait mal. Dehors, rayant le petit matin sombre, tombait une bruine fine et serrée.
Océane arriva à midi pile au Mermaid, ronchonne, l'oeil droit à moitié fermé. Chrystal se moque d'elle gentiment:
- Qu'est-ce qu'il t'es arrivé? Tu t'es pas râtée! Tu es tombée de cheval?
- Pas du tout, ce foutu débile a rappelé à l'aube! A cause de lui je me suis emmêlée les jambes dans mon pantalon et je me suis cognée!
- Il t'a rappelé? Qu'est ce qu'il a dit?
Océane haussa les épaules, peu anxieuse, il arrivait cependant qu'un détail la déstabilise.
Chrystal semblait perplexe
- Allez souris dit-elle, des appels anonymes il y en a tout les jours, des ptits rigolos qui n'ont rien d'autres à faire que de se frotter aux phobies des autres. Tu regardes trop de films! Avale moi ce thé à la menthe je te l'offre, et file! tu as vu l'heure?
- Flûte il faut que je me dépêche, d'autant plus que j'ai invité Laureen à dîner ce soir et je dois aller faire des courses!

Chrystal, moqueuse, mit Océane dehors. Quand on a une vie trépidante, il suffit d'un grain de sable particulier pour briser un élan. tout en traversant Kenmare Place, Océane songeait que l'automne, la pluie persistante et la luminosité réduite avaient contribué à entamer son moral. Elle se mit à rire, songeant qu'elle s'était laissée prendre à un piège idiot. Océane partit faire quelques emplettes pour le dîner, Laureen était sa meilleure amie, une excellente raison pour bien manger... Elle repartit, contente et légère, dans la ville glacée.